Des Hommes sur la Montagne

un film de Didier Hill-Derive

FILMER EN HAUTE MONTAGNE

Comment filmer la Montagne?
Comment tourner en haute montagne?

Bien que «Des Hommes sur la Montagne» propose une approche intimiste du métier de guide en favorisant le cadre de la formation au sein de l’ENSA, il fallait faire vivre la Montagne au sein du film. Elle est la raison d’être des guides ou de ces jeunes qui aspirent à ce métier. « Comment la filmer ? » et « Comment partir y tourner ? », étaient deux questions cruciales, sous-jacentes à la réalisation de ce film.

S’agissant d’un film sur le métier de guide, il me semblait tout naturel de montrer la montagne en restant proche de leur point de vue, eux qui s’en approchent et la gravissent. Mais aussi : eux qui y entraînent d’autres personnes. En ce sens, ma caméra épouse plus exactement le point de vue d’une de ces personnes : le client.

Par ailleurs, je ne voulais pas d’une approche filmique sensationnelle basée sur des points de vue époustouflants pendant les séquences en montagne. D’abord, je n’ai pas les capacités physiques et techniques pour suivre les guides dans les endroits périlleux où ils se rendent tout en les filmant au moyen d'une petite caméra. Ensuite, je ne voulais pas d’une esthétique qui n’aurait que les prouesses d’escalade du caméraman comme principal atout.

Non, je voulais une prise de vue à la fois souple et posée, au découpage classique et au rendu exigeant en terme visuel. J’ai donc opté pour des tournages réalisés en betacam digital, du matériel dit «lourd» pour de la haute montagne... Certes, j’ai souffert physiquement à maintes reprises, mais je ne regrette pas mon choix. Il suivait mes exigences d’opérateur.

Je ne voulais pas recourir à une utilisation systématique de l’hélicoptère. C’est peut-être ce qui banalise le plus ce qu’on tend à nommer « le film de montagne » : un usage excessif de prises de vue aériennes. Par ailleurs, dès que le rotor tourne, il faut compter 25 euros la minute... Jamais le budget du film n’aurait pu encaisser un usage intensif d’hélicoptère. Mais bien indépendamment de cela, je ne vois pas comment j’aurais pu développer un bon climat de tournage avec les aspirants-guides, les guides ou leurs clients si, le preneur de son et moi, nous nous étions faits systématiquement héliporter d’un endroit à l’autre pour mener à bien la prise de vue sans effort. Non, la montagne, je voulais la partager avec les personnes filmées. Il fallait vivre l’ascension avec les guides et les clients qui apparaissent dans le film. Arriver au refuge dans le même état qu’eux… Le film gagnerait ainsi en véracité.

En revanche, je tenais à ce que deux séquences du film soient filmées en hélicoptère. D'une part, je voulais présenter le Mont Blanc par des images aériennes séduisantes alors que Philippe Bonano parle de ces « produits » que sont les stages Mont Blanc. J’imaginais les prises de vue en hélicoptère comme un catalogue de voyage : on y voit toute la majesté du Mont Blanc; mais on ne manque pas pour autant de constater la sur-fréquentation des cordées qui le gravissent…

D'autre part, je voulais un point de vue aérien pour la séquence finale du film : l’aspirant-guide est devenu guide. Il a des clients encordés derrière lui et les mène en montagne. Il a atteint son rêve. Pour incarner ce rêve à l’image, l’hélicoptère flirte avec le sommet des Aiguilles de Chamonix, puis il bascule vers cette cordée perdue dans l’immensité du massif. Commence alors un ballet : la cordée progresse sur une arrête alors que la caméra tourne autour. Fondu au noir…

Pour tout le reste, il a fallu porter ce matériel, nous exposant ainsi à de vrais problèmes de logistique. Outre le portage et le bon fonctionnement du matériel, il fallait mener le tournage en toute sécurité. Nous avons donc engagé les services de guides pour le tournage proprement dit.

Que ce soit pour filmer les épreuves de l’ENSA sur la Mer de Glace, monter au Refuge du Couvercle, tenter l’ascension du Mont Blanc ou «simplement» descendre l’arrête de l’Aiguille du Midi, il fallait se faire assurer. Ainsi, un guide veillait sur Eric Chabot, le preneur de son, et un autre me «surveillait» pour que mes élans à la prise de vue ne me fassent pas chuter.

La dizaine de guides sollicitée au cours des différents tournages aura été également un soutien indispensable en terme de portage. Le preneur de son et moi, avec l'aide d'un ou de deux guides selon la course, devions nous répartir dans les sacs à dos une caméra beta digitale, un trépied, K7, batteries, housses de protection, un pare-soleil et des filtres, du matériel son pour tourner en stéréo, etc… sans oublier le nécessaire pour se déplacer en montagne (piolet, casques, cordes, baudrier, crampons, vivres, etc…) ou séjourner en refuge. C’était éprouvant. Je voulais éviter au maximum de recourir à la mise en scène. Il s’agissait de s’adapter et d’éviter d’interférer sur le rythme des alpinistes, surtout dans le cadre des formations de l’ENSA. Beau principe, mais dur à tenir: quand nous terminions de filmer le passage des personnages encordés, les rattraper, les dépasser pour à nouveau les filmer alors qu'ils poursuivaient leur marche, exigeait à chaque fois un effort colossal. Le minutage utile ramené suite à ces séjours en montagne était bien maigre par rapport au temps et à l’énergie investis…

Néanmoins, le souvenir de ces efforts engagés pour mériter ces images ne trahit pas mon objectivité : la Montagne trouve une vraie existence dans le film, immuable devant ces hommes qui ne font qu'y passer.